Copyright 2017 - Site by Misterdan

Entretien avec Oxana Bychkova pour la comédie romantique Russe une nouvelle année réalisé par

Oxana Bychkova est née en 1972 en Ukraine. Après des études de journalisme, elle travaille pendant un temps pour la radio. En 2000, elle décide de se former à la mise en scène et intègre l’école de cinema de Moscou. Elle passe à la realisation en 2006, avec Piter FM. Une Nouvelle Année est son cinquième long-métrage et est adap- té d’un roman d’Alexandre Volodine , Ne vous séparez pas de ceux que vous aimez.

Filmographie : Piter FM (2006), Plus One (2008), Record (20010), Old Suitcas (2012) et Another Year (2014).

Pourquoi ce film ?

Les producteurs avec lesquels j’ai l’habitude de travailler m’ont proposé d’adapter un livre de Alexandre Volodine. J’ai donc repris la trame, un couple qui se délite, que j’ai décidé d’actualiser en la mettant dans un Moscou complètement contemporain. Une contemporanéité que je recherche puisque je pense qu’un cinéaste doit partir de ce qu’il ressent, de ce qu’il observe tout autour de lui. Et j’avais envie de filmer une histoire d’amour qui en toile de fond évoque le politique. Dans le film, il y a la description d’un monde branché, composé de hipsters. Pourquoi ? J’aime explorer ce qui m’entoure, montrer des environnements différents du mien. Il me semble primordial d’explorer les différentes strates de la société russe, sans arrière-pensées ou a priori. Montrer des environnements différents et en tirer le meilleur parti d’un point de vue sociologique et narratif. J’ai donc choisi ce monde, car il existe, et compose une partie de la société moscovite.

Les deux personnages principaux évoluent dans des mondes différents, qui pourtant se réunissent à la fin ?

Non, car ils ne remettent pas ensemble. C’est seulement parce qu’elle est sous anti-douleur, que Zhenia peut honnêtement dire à Igor qu’elle a besoin de lui, qu’il lui est nécessaire. Elle le pense d’ailleurs pendant tous le film, mais elle ne parvi- ent jamais à lui dire. En revanche, leur rapport de couple est, lui, détruit. Ainsi, lorsqu’il l’appelle, plusieurs fois, après le divorce, afin d’avoir une conversation avec elle, ça rate systématiquement.. Lorsque j’ai montré le film a un ami, il m’a dit cette chose qui m’a marquée: il y a ici une désintégration complète, et quand tout est détruit comme ça l’est ici, il ne reste que l’amour. Mais un amour dans sa forme pure, sans maison, sans relation, sans aucune forme de construction sociale.

Comment définiriez-vous le rôle jouer par les hommes et les femmes dans votre film ?

Les hommes ont besoin d’avoir confiance en eux, encore aujourd’hui dans le hall de mon immeuble je les entendais le dire. D’un point de vue social, tout est assez compliqué pour Igor. Il a fait des études, cherche un travail, mais faire toutes ces démarch- es, déposer autant de C.V, avoir tous ces entretiens à passer est très compliqué pour lui. De cette situation complexe, douloureuse, incertaine, naissent chez lui des moments de jalousie, d’angoisse, il se sent laissé pour compte et d’autant plus que Zhenia réussit. Pour le dire autrement, il ne rentre pas dans l’environnement so- cial. Et beaucoup d’amis sont dans cette situation. Les femmes, en revanche, sont plus souples, elles peuvent se mettre à vendre des saunas, des étangs s’il faut. Elles n’ont pas de rôle prédéterminé qui les oblige, contrairement aux hommes.

On a l’impression que tout le monde cherche à tout prix à se conforter dans des valeurs communes, comme si on voulait oublier les contradictions, alors qu’il y en a beaucoup aujourd’hui en Russie ?

Cela a toujours été le cas. Il y avait à l’époque communiste des enfants d’universitaires et des enfants de travailleurs ordinaires. C’était déjà un problème à l’ère communiste, l’intelligentsia qui occupait une position dominante, et dont les valeurs étaient différentes. Dans le film, Zhenia vient du même milieu que Igor, un milieu simple, mais elle a un désir : aller plus loin, réussir. Lui au contraire n’est pas du tout investi par cette envie. Ils sont ensemble depuis trois ans, se sont mariés en province, ils vivent un grand amour, et ce nouvel emploi vient dérégler la machine du couple. Il perd confiance en lui, elle le renvoie à ses frustrations. Ce n’est pas qu’ils cherchent à tout prix à se retrouver dans des valeurs communes, ils les ont, simplement elle évolue dans une direction et lui dans une autre. Certes, il choisit ensuite d’être avec une jeune femme très traditionnelle, qui lui ressemble, comme Zhenia avant.

Est-ce que vous vous sentez plus proches de l’une des deux classes sociales représentées ? Non. Je me sens proche de tout ce qui m’entoure. Ce qui ressort pour moi du film, c’est que mes deux personnages, sont en train de détruire leur relation. Ils ont des typologies opposées, mais ils ne se confrontent pas socialement. En Russie, le public a très bien ressenti cela. J’aime autant l’un que l’autre, la question que je pose est d’avantage d’éprouver le couple comme possibilité de s’épanouir malgré le changement.

Comment s’est passé le choix des deux acteurs – inconnus et pourtant remarquables ?

Nous avons commencé le casting très en amont du tournage, et nous avons vu un nombre très conséquent de jeunes femmes et de jeunes hommes. Mais il fallait aussi et surtout que le couple marche, qu’il y ait une alchimie. Nadia Lumpovoy m’a, dès que je l’ai rencontré,e impressionnée par sa justesse, et elle fonctionnait très bien avec Alexey – leur couple fonctionnait d’ailleurs tellement bien qu’ils sont tombés amoureux l’un de l’autre. Les producteurs insistaient pour que je choisisse une actrice plus connue, mais elle jouait tellement bien que j’ai tenu tête aux producteurs. Mais tous les autres rôles sont tenus par de jeunes acteurs peu connus re- marquables. On a une très bonne jeune scène en Russie.

Est-ce que cela a été compliqué de travailler avec ces acteurs qui étaient quasiment débutant ?

Une Nouvelle Année est mon quatrième film, j’ai du coup un peu d’expérience avec les acteurs. Et souvent la première semaine, il faut qu’ils entrent dans le film, et parfois les séquences tournées lors de cette première semaine ne sont pas très bonnes. Mais Nadia était d’emblée son personnage, juste, j’ai été époustouflée par son jeu. Il n’y a donc pas de règle et avec ce tournage j’ai vécu une nouvelle expérience. Il y a beaucoup de scènes d’amour frontales, pourquoi ? Je voulais qu’on s’attache à mes personnages, qu’on s’identifie à eux, aussi il me semblait primordial de les filmer les plus intimement possible. Or le sexe fait partie de l’intimité d’un couple, et les montrer en train de faire l’amour participe pour moi du processus d’identification. Je suis par ailleurs fascinée par le film Intimité de Patrice Chéreau – même si les deux films sont très différents. Je trouve qu’il a une façon de raconter l’intimité spécifique créée par le sexe qui est incroyable. J’ai essayé de faire de mon mieux pour filmer ces scènes qui sont toujours très compliquées à faire, mais qui me paraissaient essentielles. Pourquoi cet épisode d’agression dans le taxi ? C’est une histoire qu’un ami m’a racontée. Faire le taxi clandestin est un métier très dangereux (j’ai lu tout un tas d’histoires horribles sur internet). Les taxis clandestins évoluent dans un univers d’extrême criminalité et je voulais le montrer. Je voulais également montrer que ceux qui sont dangereux ne sont pas les immigrés qui arrivent à Moscou (ce que beaucoup de monde raconte mais qui est faux), mais des Moscovites. Et peut être qu’inconsciemment je voulais évoquer cette nouvelle oligarchie qui assomme les petites gens. Mais de façon parfaitement inconsciente...

f t g m